mardi 11 novembre 2014

Dé-bor-dé


J’ai  toujours cette impression tenace d’être un stagiaire, un intermittent, un intérimaire dans la vie. Je la parcours comme un aérostat errant, un voilier à la dérive, une pierre qui roule : l’accumulation des ans ne dépose pas de mousse. Pourtant, d’après les statistiques, je suis largement plus proche de la fin que du début ! Alors ? Quel bilan, bien après la mi-parcours ? J’imagine que je laisserai dans ce monde la même trace que le sillage de mon canard jaune en plastique à la surface de mon premier bain.

Au risque de vous décevoir, cette constatation ne me désole pas. Au moins essayé-je de respecter dans ma vie courante la règle « non nocere » des médecins, ne pas nuire à mes semblables, ce qui est déjà beaucoup. Mon travail me plaît, il occupe une bonne part de mon temps, m’obnubile un peu plus que je le voudrais, mais bien moins qu’il le pourrait. A mon départ, je sais que je laisserai … ce fameux sillage, qui durera ce que durent les roses. Même si c’est encore loin - au moins dans la tête-, je commence à entrevoir les prémices de la suite, je veux bien sûr parler de la retraite. Que vais-je faire à la retraite ?

Je suis affolé par la boulimie qui saisit tout individu normalement constitué, lorsqu’il passe du statut de « vie active » à celui de retraité. A tous les pots de départ, quand je m’enquiers de la suite que l’heureux impétrant imagine donner à  ses activités, j’ai à chaque fois droit à un grand moment de bravoure, qui se termine toujours par la formule magique, dans un grand sourire : « Je vais être débordé ! »  Sic « Ah, ah, retraite, quel nom stupide, alors que c’est un début ! Je vais mettre les bouchées doubles, développer une stratégie, positionner des objectifs, des projets, un plan de bataille, un programme, des étapes.  Je n’aurai pas de repos, pas de répit, tiens, je prendrai un coach. Tout ce que je n’ai pas pu faire à cause de mon travail stupide et chronophage, je vais le rattraper maintenant, je vais me venger. »

 A peu de choses près, discours commun pour tous les retraités qui gravitent autour de moi. Essaie-t-on de les appeler pour une invitation, un apéritif,  on a aussitôt droit à « Ah, je regarde mon emploi du temps sur mon Iphone… mais je serais surpris que l’on soit dispo.  Attends... Eh bien non, c’est bien ce que je pensais, dans trois semaines, on est en croisière musicale Palerme – Rhodes.  Je regarde le prochain week-end dispo :  thalasso… garde d’Alexandre et Napoléon, (non pas des chiens, nos petit-fils)…visite privée de la bibliothèque du duc d’Aumale…Cosi FanTutte…repas des Joyeux Turlurons, et après, on part en Bretagne pour 3 mois, je dois refaire le papier peint de tout l’étage. Bon, rappelle dans six mois, cela fait plaisir de t’avoir eu au fil. Quoi ? En semaine ? Alors là, même pas en rêve, pas besoin de regarder mon Smartphone : le lundi, on a aquagym et, crois-moi, en troisième année, c’est mal vu de louper un cours ; le mardi, c’est salsa, en alternance avec danse country, je te dis pas les chorégraphies, on s’accroche ; le mercredi, j’ai histoire de l’art à l’université du troisième âge, pendant que Brigitte suit des cours de cuisine macrobiotique ; le jeudi, c’est chorale, impensable de louper, et le vendredi, on a marche nordique. Si tu ajoutes les visites aux médecins, kinés, osthéos, acupunctos, chiropractos, etc… tu verrais la liste ! Tu comprendras que c’est im-pos-si-ble ! Bon, on cause, on cause, désolé, mais je vois Brigitte qui s’impatiente, on a rendez-vous à la Mairie, on est inscrits dans un cycle de formation d’achat sur Internet. Et aujourd’hui, c’est les vêtements, catégorie chemisettes et bermudas. Inloupable. Pfff . Tu vois, on est débordés. Rappelle quand tu veux, bises… » Tût…tût…tût. 

Je raccroche toujours le téléphone avec une promesse que je me fais à moi-même : jamais, jamais ça. Je relirai « l’éloge de la paresse », que je conseille sans succès à mes collègues (pas à mon chef, il pourrait en tirer une conclusion hâtive). Et je m’occasionnerai de grandes plages de Rien. Les plus belles, quand la pensée est vagabonde et le souffle serein. J’ai adoré le dernier couple d’amis que nous avons connus  … en Corse, déjà un bon point ! Jeunes retraités, (c’est ce qu’on dit), ils ont en tout et pour tout un seul rendez-vous pour les six mois à venir, celui avec leur fournisseur de champagne. L’exemple de la sagesse.

Peut-être me ferai-je un petit pense-bête, une liste de choses à ne pas oublier. Tiens, et si je créais le Club des Inactifs, pour partager notre absence de pratiques ? Oh, non, rien que de penser aux statuts à écrire, réunions à organiser, comptes-rendus à rédiger, je biffe de ma liste.
Je crois que, sur ma liste, restera uniquement la ligne: ne jamais faire de liste!

mardi 22 juillet 2014

Némésis et Aïdos

La Grèce antique est une source inépuisable d’inspiration et de références. Sacha Guitry à qui l’on demandait « Quoi de neuf ? » a répondu selon la légende : « Molière ! » Je répondrais sans hésiter « Homère ! » Attention, à la lecture des premiers vers de l’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard, de nombreux cils seront mouillés, de nombreux regards embués par le choc devant tant de beauté.
C’est à Hésiode que j’emprunterai le mythe de Némesis et d’Aïdos. Il est dit que dans le sombre Age de Fer (le nôtre), quand plus aucun espoir ne survivra de revoir les hommes vivre en paix et en bonne intelligence, alors la Justice divine et la Pudeur, la face triste sous leur long châle blanc, abandonneront définitivement l’humanité à son sort pour remonter sur l’Olympe. Si elles ne l’ont pas fait au XXème siècle, l’an 2014 verra leur envol.
J’ai eu aussi les yeux mouillés hier soir, mais hélas c’était à l’écoute d’un reportage sur France-Info d’un journaliste depuis 12 jours dans la bande de Gaza. Mon Dieu (mais quel dieu est-il, quel nom a –t-il pour tolérer cela ?), rien ne justifie la mort d’enfants, rien ne peut expliquer les tourments qu’ils subissent. Cette plaie ouverte sur le corps de notre planète empoisonne chaque être humain, le mal est entré en nous, et je ne sais pas prier pour l’exorciser.
Quant à la destruction en une fraction de seconde des 300 vies du vol MH17, pris pour cible par des faux militaires qui confondent la vraie vie, ou plutôt la vraie mort avec les jeux vidéos, les mots ne sont pas assez forts.  « The fate of all mankind is in the hands of fools » chantait King Crimson en 1969, c’est de plus en plus vrai. Le plus désespérant, c’est l’impuissance des démocraties face à la désinformation permanente lancée à la face du monde comme une gifle par le Kremlin. Pire qu’au pire temps stalinien. Et que dire du silence insupportable de l’Europe molle, flasque patchwork de petits états nombrilistes  traités en serpillère, et le remerciant presque. Pense-t-on vraiment vivre encore 70 années de paix en Europe de l’Ouest sans aucun effort, sans aucun courage ?
On ne peut pas parler de bestialité, non, car ces actions horribles, aucun animal ne les accomplirait. Je veux citer encore les paroles d’une chanson, « Animal on est mal »,  de Gérard Manset :
« Et si on ne se conduit pas bien,
On revivra peut-être dans la peau d'un humain. »
Il y a des jours comme ceux-là, où il est difficile de voir la vie en rose.