Je ne sais pas vous, mais j'ai très souvent l'impression de hanter mon corps (comme dirait André Breton), d'être caché derrière celui qui bouge et qui parle sur le devant de la scène.
Et au bout du compte, je ne sais plus trop qui je suis. Comme le chantent les Who " Don't pretend to know me, 'cause I don't even know myself".
Alors qui est "moi"? Dès le matin, et principalement pendant le rasage et le lavage de dents, arrive régulièrement la première question existentielle. "Mais bon sang, c'est qui ce type fatigué dans la glace? Serait-ce moi?"
J'ai une technique imparable. La myopie est une chance, et j'ai le plaisir de tout voit trouble dans le miroir. Une esquive direz-vous, une reculade ! J'en conviens, mais le matin, je ne me sens pas de taille à m'affronter.
Il est vrai que les questions posées devant les miroirs réels ne sont rien comparées aux tourments permanents des miroirs virtuels que nous renvoient les autres, tous les autres.
Jeu de rôles, La toilette accomplie, la tenue du parfait cadre vient recouvrir un corps que l'on tente péniblement de maintenir en état. Et c'est parti pour le grand jeu.
En fait, pas tout de suite. Je m'accorde une parenthèse pendant les trajets en Twingo, où la musique est omniprésente. Je me perds, je m'oublie, je joue relâche. Aucune réflexion, aucune méditation profonde sur moi-même, juste le plaisir de vibrer comme un noeud de cordes vitales mises en mouvement par la musique.
Vient cependant le moment de m'extirper de ce cocon de bien -être.
Heureusement, l'homme est un animal machinal, on dit bien que l'habitude est une seconde nature. Aussi, je suis rapidement aspiré par des considérations pratiques qui absorbent mon énergie et captent mon attention sur des sujets fondamentaux, forcément fondamentaux. Et là, paradoxe. Quand je travaille seul, c'est plutôt facile de ne pas se dédoubler, de se concentrer dans la première case frontale du cerveau. Les calculs techniques, la syntaxe des phrases dans les mails, la réflexion sur certaines options à prendre, la manière de contenter le phénomène sournois (la faim) dès son approche, tout cela occupe le terrain.
Je me rends compte ainsi que je recherche toutes les activités qui bloquent la réflexion, qui empêchent la dangereuse recherche du moi. Les courses, la cuisine, la natation, la régate, la musique, la danse, tout ce qui occupe la place. Attention à la marche en plein air, au vélo, pas assez prenants, l'esprit vagabonde, pas bon.
Mais l'homme est aussi un animal social, il faut en passer par là pour se définir. C'est plutôt dans les contacts directs, dans les dialogues qu'il est vraiment difficile de se tenir. Combien de fois, au cours d'une conversation, ma pensée s'envole-t-elle? Mon moi s'éloigne de quelques mètres et me glisse à l'oreille: "Est-ce que tu crois qu'il se rend compte?" Il a l'air tellement impliqué, absorbé par ce qu'il dit, heureusement qu'il ne voit pas que je l'écoute distraitement. Parfois, je ressens tellement le décalage entre mon attitude et mes pensées que mon malaise doit être apparent. Il ne peut pas ne pas le voir! Mais non, il continue, imperturbable, sérieux comme un pape, comme si de rien n'était... Alors, je me demande si son moi à lui n'est pas aussi à rigoler avec le mien, en nous regardant tous les deux bouger comme des adultes professionnels et responsables. Mais je n'en suis pas sûr.
Serais-je le seul à souffrir de ce dédoublement? Je me donne l'impression d'être un éternel bizuth, de n'avoir jamais pris au sérieux mon entrée dans la vie active. Je me vois toujours en tongues, T-shirt et bermuda, avec de vrais problèmes: le bouton sur le nez aura-t-il séché avant la prochaine boum? le dernier Deep Purple est-il aussi bon que "In Rock"? le vent va-t-il tomber avant la fin de la régate? Le pire, c'est que je pense que les questions de maintenant sont fondamentalement moins importantes: un adulte a tellement moins d'imagination.
Voilà, j'erre, balloté, remorqué comme un ballon d'enfant accroché à mon corps, avec parfois un regard d'envie pour ces humains qui sont tout à ce qu'ils font, les pieds ancrés dans leurs certitudes, les idées bien rangées dans un cerveau qui sent bon l'aération et la javel. Certains battent en ce moment le pavé contre le mariage à venir de personnes qu'ils ne connaissent pas, et qu'ils ne connaîtront certainement jamais.
Bon, dans ces conditions, je préfère encore mes incertitudes, ou plutôt ma seule certitude, celle de ne jamais me connaître. "Connais-toi toi-même" insiste Socrate, Il a raison, c'est bien difficile. Mais est-ce si grave de ne pas y arriver?
Finalement, seul mon chat me connaît bien, et je ne peux pas me cacher quand son regard froid se tourne vers moi, quand ses pupilles verticales se dilatent et envahissent tout l'espace de ses yeux: je suis l'esclave qui prépare le dîner pour 19 heures, (pas 19h 05) et qui ouvre et ferme la fenêtre vers le jardin, à la demande: on n'est jamais aussi bien défini que par ses actes.
J'aime l'écume, vaporeuse au sommet des vagues, frémissante aux naseaux des mustangs, ou lourde au mufle des taureaux ivres de colère devant le fanion rouge de la bêtise humaine. Les petits billets qui jalonnent ce blog sont des coups de coeur, des réflexions, à partager comme des messages dans les bouteilles à la mer. Ma seule ambition est que ces libres propos trouvent chez vous un écho, une résonance. Bonne lecture.
dimanche 7 avril 2013
dimanche 10 février 2013
Cirque magique
Au XIXème siècle, les colons américains étaient animés d'un même rêve, aller plus loin, repousser la Border toujours plus loin. Et ils sont arrivés au Pacifique.
Le jeune reporter du "Petit Vingtième" avait montré la voie sur le papier, mais ce sont encore les américains qui plantèrent leur drapeau sur notre satellite. La lune n'est plus un objectif.
Alors, que nous reste-t-il? Où souffle encore le vent de l'aventure sur notre petite planète?
Je peux vous rassurer, il est un monde que l'on n'a jamais fini d'explorer, et dont la réserve de nouveautés et de surprises est inépuisable.
Vous pensez au cerveau féminin? C'est vrai qu'il répond presque à la définition, mais j'ai parlé de notre planète.
Non, je veux parler du mystérieux domaine de l'entreprise, vous savez, ces bâtiments avec beaucoup de cases, un écran par case, et un serviteur par écran qui masse son clavier à la méthode chinoise ou thaï selon l'humeur. Eh bien toute la palette des émotions, tout l'arc-en-ciel des sentiments se déclinent en permanence dans ce monde merveilleux. Pour vous en convaincre, qu'il vous suffise d'observer attentivement les visages des heureux élus à la sortie vespérale de ces temples modernes: quelle plénitude, quelle sérénité. Plus rien ne filtre à travers leur regard désormais éteint, ils se repassent lentement le film de la journée, en attendant avec impatience que le lendemain arrive, pour replonger dans le cirque magique. Passons en revue quelques exemples intenses pris au hasard dans leur quotidien miraculeux:
La solitude: être seul français dans une réunion en anglais avec des irlandais, des américains et des australiens, tous connus pour leur accent facile. La discussion s'anime, vous ne comprenez plus rien dans le brouhaha, et brusquement ils s'arrêtent de parler, se tournent vers vous, et attendent visiblement que vous vous exprimiez.
Le vertige: avoir préparé et minuté soigneusement un déplacement important, être 15 minutes en avance Gare Montparnasse, et se rendre compte au tableau d'affichage que le train de 6h15 que l'on va prendre pour Besançon est bizarrement remplacé par celui pour Nantes. La Gare de Lyon paraît soudain très très loin....
La surprise: demander un travail à un collègue, et le recevoir en temps et en heure sans avoir à le relancer.
Le doute: se dire de ce même collègue qu'il ne doit pas être assez chargé. En parler à son chef.
L'amertume: avoir envoyé un document en temps et en heure à un collègue, et n'avoir aucun remerciement.
Le grand étonnement: avoir un message de remerciement en retour d'un document envoyé à un collègue en temps et en heure.
Le désespoir: avoir rédigé et peaufiné pendant quatre heures LE mail de l'année, et le supprimer par erreur.
La persévérance (perçue parfois comme de l'entêtement): arriver à un échange de mails du genre: "Re:R:Re:R:Re:R:Re:R:Re:R:Re:R:Re:R: As-tu des remarques sur ma présentation?"
La générosité: "J'aime bien l'aider pour rédiger ses mails, Georges, mais quel boulot! Que ce soit en orthographe, en syntaxe, et même sur le fond, il n'y a pas grand chose à garder. Un vrai sacerdoce."
Le ressentiment: "Non mais pour qui se prend-il, Eric? Je ne lui ai demandé son avis que par politesse, et il se met à chicaner sur chaque mot. La prochaine fois je l'envoie balader."
La tristesse: "Je ne comprends pas Georges! Il mord la main qui le soigne! Non seulement ses textes seraient nuls sans moi, mais en plus il n'est même pas reconnaissant! La prochaine fois, je le laisse dans sa crasse grave."
La jalousie: se voir attribuer un bureau certes fermé, mais à deux fenêtres, alors que Patrick, ce petit Machiavel de poche, a obtenu un bureau à trois fenêtres.
La fierté: entendre dire du bien d'un(e) collègue et pouvoir ajouter "C'est moi qui l'ai embauché(e)"
La modestie: entendre dire du moins bien (justifié) d'un(e) autre collègue et devoir ajouter "C'est moi qui l'ai embauché(e) aussi"
L'injustice: avoir travaillé des soirées entières à réfléchir et peaufiner le dossier du projet "Nittür", défendre brillamment, pas à pas, la position de la société seul devant les clients, pour retrouver le nom de son boss sur le dossier, et être invité à boire un jus de pomme après son succès.
Le respect: mourir d'ennui en réunion, ne pas oser partir alors que l'on n'a rien à y faire et voir un collègue ramasser ses affaires, se lever et dire en partant: "Bon, faut qu'j'y aille, bonsoir."
Le calcul: "D'abord je téléphone à Paul, pour l'informer que j'envoie un mail à François avec mon avis négatif sur l'affaire Lauve. Ensuite, je l'envoie à François vendredi vers 18 heures, en mettant Hélène en copie, mais pas Paul, et je mets Vincent en copie cachée. Forcément, Vincent va réagir, plus violemment que François, cette nouille, et il va faire appel à Paul. Là, il va tomber sur un os, et je pourrai enfin arriver en proposant ma solution. J'appelle Paul".
La haine: "Quel con ce Paul, il m'a dit que ma solution était compliquée et inutile, qu'il appelait François pour lui donner son accord sur l'affaire Lauve. Je ne peux pas le blairer, Paul, jamais vu un chef aussi nul. Pire que nul, nuisible. Et en plus j'ai fait tout ce travail pour rien"
L'impatience: "Voyons, avant Paul, j'ai eu cinq chefs en onze ans, soit un peu plus de deux ans à chaque fois. Mais qu'est-ce qui se passe? Je supporte celui-là depuis quatre ans, toujours pas parti! Il est en train de fiche la moyenne en l'air. Jamais vu un chef aussi nul."
La terreur: cinquante clients assis silencieusement côte à côte, invités ce soir dans cet hôtel un peu froid avec une affiche alléchante : vous. Deux minutes avant votre prestation, vous vous rendez-compte que votre présentation informatique est scratchée. Il est 20 heures, pas de back-up. Votre boss vous lance un regard confiant. C'est à vous.
Le coup de foudre:XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX Censuré.
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